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Webdesign et interactivité

De l'autre coté du miroir

Le terme interaction existe depuis le XVIIe siècle, mais "interactivité" ne fait son apparition dans la langue française qu'au début des années 80 avec l'avènement de l'informatique grand public. En cette matière, le mode iconique épaulé par l'Interface Graphique Utilisateur (GUI) détrônera rapidement le mode textuel, ou "ligne de commande". Derrière le mot, se cache l'idée que ce qui se trouve derrière l'écran pourrait ressembler à ce qu'il y a devant, ce qui n'est pas tout à fait exact. Dans "De l'autre coté du miroir" de Lewis Carroll, la discussion sur le nom du nom de la chanson entre Alice et le cavalier blanc établit par l'absurde que le mot désignant la chanson est tout à fait différent du nom qu'elle porte. Pour un informaticien, cela évoquera sans doute la nuance entre l'adresse d'un pointeur et celle de l'objet pointé. Cependant, l'ouverture vers un usage intuitif basé sur un langage gestuel et visuel popularisé par le Macintosh, puis par Windows au début des années quatre‐vingt, avec la métaphore du bureau (horloge, dossiers, classeurs, poubelle, etc.) technique exploitant la capacité d’un objet à suggérer sa propre utilisation (affordance) précipitera la confusion entre les formes apparaissant sur l'écran et les données manipulées. Wysiwig : What You See Is What You Get ! Voici l'écran devenu miroir…

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« En ce cas j'aurais dû dire : C'est ainsi que s'appelle la chanson ? » demanda Alice pour se corriger. « Pas du tout, c'est encore autre chose. La chanson s'appelle : "Comment s’y prendre". C'est ainsi qu'on appelle la chanson ; mais, vois-tu, ce n'est pas la chanson elle-même... »
—Lewis Carroll


Interactivité réelle et simulée

L'interactivité, lorsqu'elle est appliquée à un systême informatique désigne le principe qui fait correspondre à une action humaine, une rétroaction de la machine sollicitée, réglée par la programmation, dans le but de permettre une gestion en temps réel les demandes entrantes et l'affichage des informations résultantes. Le préfixe inter suggère une réciprocité mais l'interaction inhérente à la représentation est fictive. Elle est fondamentalement différente d'une interactivité humaine dialoguée, faite d'ajustement réciproque permanents et non prévisibles. Chaque réponse de la machine à l'action de l'utilisateur est une réponse programmée prévue avant l'usage, résultante du caractère plus ou moins ouvert des choix initialement déterminés indépendamment de tout échange. L'échange n'est donc pas symétrique car l'utilisateur ne fait que choisir entre des propositions d'actions associées à des stimuli. La confusion entre les deux acceptations du terme confère à la machine une sorte de position anthropomorphique. C'est l'un des écueils majeurs que doit contourner le concepteur, car intrinsèquement l'action de l'utilisateur intervient toujours de manière subordonnée. Lorsque la machine perd son apparence d'outil facilement maîtrisable, l'utilisateur peut se trouver placé dans une position de dominé par rapport à la machine qui "incarne" une entité détentrice de savoir. C'est afin de dissimuler cette dissymétrie que l'incitation est favorisé plus que l'injonction et que la compréhension de son fonctionnement ainsi que l'approche des différentes commandes se doivent d'être les plus intuitives possible.

interface web,pixabay public domainpixabay public domain

« « L'interaction co-construit à la fois son déploiement, ses objets et ses ressources, qui ne sont pas préalables à son accomplissement et n'appartiennent pas en propre à l'intentionnalité d'un seul locuteur. »
—Vocabulaire de sciences cognitives, Lorenza Mondada


Interaction et interactivité

Le passage d'un terme à l'autre dissimule un glissement de sens qui peut paraitre secondaire. Éthymologiquement, une interaction est une action ou une influence "réciproque" (ce mot est important) entraînant une modification non linéaire de l'état des éléments en interaction. Plus leur nombre augmente et plus l'interaction devient complexe. En revanche, lors d'une interaction de l'homme avec la machine, cette dernière n'est pas affectée. Elle affichera les signaux successifs d'une évolution aux étapes déjà planifiées ordonnée par l'enchainement des actions humaines. Le but de l'interaction avec la machine étant d'atteindre un objectif anticipé, dont la résultante, éventuellement soumise à une part d'aléatoire préétablie, s'inscrira dans un cadre défini. On n'observera donc pas dans ce cadre, de modification d'état inattendue, ni de la part de l'utilisateur, pas plus que de la machine. Le terme interactivité impose donc au fur des actions multiples enchaînées couplées à l'affichage correspondant des résultats souhaités, une succession d'états stables et contrôlés. La part d'improbabilité est totalement éliminée dès lors que la machine intervient. Dans le cadre d'une interaction réelle ce sont les variations au sein des microactions qui induisent les accidents permettant de générer des changements d'états. La machine étant par nature un instrument de contrôle et de surveillance, son rôle est d'éviter/éliminer les erreurs afin de garantir un résultat conforme au résultat prévu.

Les conditions de l'interactivité

Dans l'absolu pour qu'une action soit qualifiée d'interactive, il faudrait que l'utilsateur puisse agir sur son déroulement en imposant son propre cheminement lors de certaines étapes. Or nous avons vu que les conditions du dialogue humain/machine induisent une dépendance permanente aux réponses logiques de la machine. L'interaction se déroule simultanément sur deux niveaux distincts. L'action y est présente à la fois en tant que manipulation réifiée s'inscrivant dans une représentation du monde et comme action réelle sur un dispositif technique. L'utilisateur est à la fois tout puissant – Il peut agir de multiples façons et les impulsions humaines, médiées et relayées, sont efficacement prises en compte – et dans le même temps dépossédé de la maîtrise continue de ses décisions par la réinterprétation mécanique qui y est appliquée. Le résultat peut sembler satisfaisant, mais à la condition de l'acceptation tacite du cadre dans lequel se réalise les objectifs du programme. D'une façon générale, il y a, y compris de la part de l'utilisateur, une survalorisation des échanges avec la machine, car l'efficacité apparente des processus donne l'illusion d'agir sur des représentations concrètes alors que l'opérateur manipule les signifiants d'une représentation du monde constituée de signes. Cependant, dans la pratique il y a peu d'exemples probants d'une interactivité élaborée sur les sites du Web. La grande majorité des situations rencontrées se limite à l'accompagnement d'interactions basiques (enregistrement d'un panier d'achat, procédure d'inscription) ou à l'animation succincte d'icones de navigation au passage de la souris. Étrangement, le dénuement apparent est inversement proportionnel à la quantité de technologie déployée au sein de ces mêmes sites.

code javascript, pixabay public domain pixabay public domain

Le plus bath des scripts

Javascript est l'outil incontournable pour introduire de l'interactivité sur une page internet. Il est puissant, maniable, facile d'accès et de plus il s'exécute aussi bien coté serveur (Nodejs) que coté client. Créé par Brendan Eich en moins d'une quinzaine de jours, il débarque en 1995 avec le navigateur Netscape, avant d'être copié par Microsoft. Il se répandra ensuite à une vitesse phénomènale malgré ses nombreux détracteurs. On lui reproche entre autre son coté faiblement typé, l'existence d'objet sans classe, ou son aspect modulable. Défauts discutables qui sont aussi autant de qualités pour qui aura la patience d'apprivoiser ce langage exigeant, faussement simple, extrèmement flexible – ce qui a permis à la norme d'évoluer sans toucher à ses bases – et qui mérite amplement la place qui lui est dévolue. Chaque programmeur débutant s'est un jour trouvé confronté avec l'un de ces messages surréalistes du style "undefined is not a function", "null is not an object" ou autres "[object Object]". La plupart des problèmes soulevés sont bien réels, mais on apprend à les contourner avec l'expérience. Utiliser Javascript, c'est s'ouvrir d'innombrables possibilités pour intervenir de façon dynamique sur les pages web à condition d'aimer le bricolage, l'inventivité et la liberté de cet environnement open-source. Javascript peut effectuer des appels synchrones ou asynchrones, des animations, tracer des graphiques. Il s'applique aussi bien aux paradigmes de programmation procédurale, qu'orienté objet ou fonctionnelle, et il s’exécute sur toutes les plateformes matérielles.

Trop de javascript tue le javascript ?

Concernant le temps de chargement des pages internet, javascript est souvent pointé du doigt. En cause les requètes dues aux KPI (un acronyme pour Key Performance Indicator). Paradoxe intéressant, la course aux Indicateurs de Performance nécessitant l'installation de toute sorte de traqueurs et widgets (analytics, etc.), a fortement dégradé les dites performances. À cela s'ajoute les appels au code tiers (code menant vers une ressource extérieure écrit et hébergé par le fournisseur de cette ressource), par exemple un bouton ‘’LIKE’’ de Facebook. Ces appels permettent de charger des ressources externes et passent donc par un nom de domaine différent de celui du site initial, ce qui entraîne souvent une résolution DNS, suivie de l’établissement d’une nouvelle connexion TCP… On estime que l’usage du JavaScript a augmenté d’environ 50% pour la première partie (de 53 ko à 106 ko) et presque 140% pour la tierce partie (32 Ko à 258 Ko). Rappelons qu'en 2000, le poids moyen d’une page web était de 89 Ko (images et scripts compris). En 2015, le poids moyen arrivait déjà à 2,6 Mo, soit une multiplication par trente en quinze ans. Le nombre de requêtes a quant à lui été multiplié par 10. Autre souci, près de 40% des sites web utiliseraient une librairie JavaScript vulnérable. Parmi les types de bibliothèques impactées, les chercheurs recensent 36,7 % pour jQuery, 40,1 % pour Angular, 86,6 % pour Handlebars et 87,3 % pour YUI. Ils constatent par ailleurs que de nombreux sites continuent de charger des librairies SWFObject et YUI, qui ne sont plus gérées. Symptomes d'une communauté grandie trop vite et peu sensibilisée à l'écologie du web et à la sécurité.

Hall d'attente,pixabay public domainpixabay public domain

Moins d'interactivité pour plus de communication

Faut-il pour autant abandonner le javascript et toutes vélléités d'interactivité ? Évidemment non. Il importerait dans un premier temps de se débarasser des KPI toxiques. De même une bonne partie du code tiers pourrait être éliminée (on sait par exemple que les fameux boutons de partage ne sont quasiment jamais utilisé). Et puis il faudrait enfin se souvenir qu'interaction ne rime pas forcément avec agitation malgré les injonctions délétères d'une société qui préfère les actifs aux contemplatifs. Ménager des instants de repos ou de réflexion permet également d'activer des liens, des connexions entre émetteurs et spectateurs. Les techniques de l’interactivité opposées au modèle de la contemplation et de la passivité pourraient être repensée dans le sens d’une complémentarité entre ces deux modes de réception. Il faudrait enfin reconnaître que les consommateurs ne se réduisent pas à la volonté de ce que l’industrie tente d’ordonner jusque dans les perceptions et les consciences. Une communication passive permettant des contenus plus travaillés et mieux construit peut également aboutir à une interactivité ultérieure plus aboutie.

publié le 03/02/2020, à 08h10 par Frédéric Schäfer

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