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Restauration de deux photos numériques

Le travail secret de l'empreinte du temps

Par tradition, une restauration doit se voir et être réversible. Il faut reconnaître que la restauration de photos anciennes sur support numérique pose problème. Ce qui se passe dans ce cas précis, est totalement différent. Même si le cliché d'origine existe toujours, on obtient une deuxième photographie dont les liens avec la première sont brouillé par les choix effectué par le restaurateur et, de plus, duplicable à l'infini. Vouée peut-être à supplanter la première, quoique ayant perdue la trace parfois subtile que le temps y a déposé. Doublement détachée de l'objet premier, elle s'imposerait comme étant une version plus "vraie' puisque, reparée, nettoyée, elle aurait retrouvé son aspect originel. L'empreinte du temps serait ainsi vue comme un masque qu'il importerait d'oter pour accéder à ce qui semblerait être une forme de vérité.

Dinner time.Family of Mrs. A.J. Young. Tifton. Georgia 1909,Dinner time Loc.GovDinner time Loc.Gov

Les choses sont en réalité plus délicates. Comme l'a écrit Jean Pierre Cometti dans "Philosophie(s) de la restauration" « On a coutume de penser qu’un objet, bien qu’il se transforme et par conséquent se dégrade, comme toutes les choses corruptibles (sans quoi on ne se proposerait ni de le conserver ni de le restaurer), acquiert au fil du temps des aspects ou des propriétés qui participent de la valeur qu’on lui donne et de l’attrait qu’il exerce sur nous. » On se doit donc obligatoirement de choisir parmi les multiples propriétés acquises au fil des ans, entre celles que l'on effacera et celles que l'on gardera, entre des "bonnes" et des "mauvaises'; quoique que l'on s'en garde, la sélection sera subjective et le résultat sera autant la traduction d'une sensibilité particulière que porté par la mentalité d'une époque présente.

Dinner time. Georgia 1909. Détail,Dinner time Loc.GovDinner time Loc.Gov

« Le passé est un immense corps dont le présent est l'œil. »
—Pascal Quignard

Cette scène saisie en 1909 semble hors du temps. S'il n'y avait le titre : Dinner time, Family of Mrs. A. J. Young, Tifton, Georgia. On serait bien en peine de dire si la photo a été prise à l'aube ou en fin de journée, et la cafetière posée sur la table inciterait plutôt à penser qu'il s'agit d'un repas matinal. J'imagine que le photographe a recommandé de ne pas bouger, et seuls les enfants ont détourné la tête pour observer le photographe. Je pense que l'on peut facilement s'imaginer occuper cette place, et retourner s'assoir autour de cette table une fois la prise de vue effectuée... La deuxième photographie est prise à Washington en 1920. Elle est possiblement attribuée au peintre Edward Hopper. Le titre annonce National Personnel Service Bureau sans être plus explicite. On imagine cette fois la fin d'une journée de travail.

National Personnel Service Bureau. Edward Hopper. Washington 1920,Nat. Bureau Loc.GovNat. Bureau Loc.Gov

Chaque détail participe d'une perception générale qui oriente la manière dont sont traités les éléments photographiques. Ces décisions s’inscrivent dans un débat plus large entre les partisans d’une restauration intégrale, voire imaginative, et ceux pour qui l’insertion temporelle de toute production humaine demande à être préservée. Peut-être que la photo retouchée se suffit ensuite à elle-même, ou peut-être doit-elle être considérée comme inséparable du document initial. Je pencherai pour la deuxième option.

publié le 30/11/2019, à 18h35 par Frédéric Schäfer