ESTHÉTIQUE
SIMPLICITÉ
EFFICACITÉ

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Les leçons du Pictorialisme

Où est passée la lumière ?

À la toute fin du XIXe siècle, les Pictorialistes s'inquiétaient des avancés de la photographie, qui permettait alors de créer des images totalement inhabituelles à la vision humaine. Une suspicion qui pouvait paraitre ridicule, mais qui trouve sa confirmation dans les dérives permises par la technologique contemporaine. La très grande majorité des clichés issus de la photographie amateure actuelle s'enferre dans un nouveau maniérisme saturé de complexité, une sophistication technologique aboutissant à une vision du réel quasiment fractale achoppée à son propre néant. La plupart d'entre elles témoignent d'une obsession du détail qui finit par être très éloignée d'une démarche artistique, et certaines images s'avèrent d'une netteté si extrême qu'elle confine à l'absurde. Comme ce visage présenté dans la photographie ci-dessous, tellement dénaturé qu'il semble fluorescent. À vouloir trop montrer, on n'expose guère plus que la surface inanimée des choses, ce qui constitue finalement une forme d'aveuglement. Même le bruit photonique est éliminé de la prise de vue, alors que scientifiquement, la vision repose essentiellement sur les phénomènes de réfraction et diffraction de la lumière. Il me semble parfois, au vu de la frénésie photographique ambiante générée par l'importation au niveau individuel de mécanismes de production hérités de l'industrie, que beaucoup de mes contemporains ne savent plus regarder autrement. Pour comparaison, Vivian Maier (1926-2009), qui était une photographe compulsive, se contentait des 12 prises de vue de son 6x6 chaque jour.

Portrait homme noir et blanc,Public Domain/PixabayPublic Domain/Pixabay

« Ces photographies d'un être, devant lesquelles on se le rappelle moins bien qu'en se contentant de penser à lui. »
—Marcel Proust


Interférences

Un grand nombre d'historiens prétendent que cette tendance s’opposait à la modernité. À mon sens il s'agissait plutôt de conserver une dimension humaniste à un procédé de laboratoire qui éludait brutalement de la représentation une multitude de paramètres qui étaient auparavant totalement soumis au choix du peintre ou du dessinateur. « Le mécanisme, voilà l’ennemi ! » S’exclamait d'ailleurs le photographe bruxellois Hector Colard en 1893. Pour eux, il s'agit moins de réfuter cette avancée scientifique que de se l'approprier activement. Le pictorialisme est l’art des effets esthétiques. Le but, étant de troubler la frontière entre le réel (la photographie représentant une image objective de la réalité) et les mécanismes de sa perception, à l'aide d'artifices variés (flou, clair-obscur, cadrages tronqués, trames, dérèglement de l'exposition et toutes techniques manuelles permettant d'interférer dans le résultat final). Pour les pictorialistes la présence du flou dans la photographie est donc un des éléments primordiaux de sa mise en œuvre, au même titre que les textures. Celui-ci, se définissant par une élision de la matière, peut paradoxalement, combiné au grain, apporter une netteté à la prise de vue. Il devient alors matière objective du processus de représentation. Le flou artistique en tant qu'imprécision volontaire est un incident maîtrisé, un outil révélateur de perceptions insoupçonnées.

Sous-bois avec effet pictural flou,GIMP/Aneartiste.comGIMP/Aneartiste.com

« La nature a un souffle qui lui est propre. Ni l'ombre ni la lumière ne se figent. »
—John Constable


Un peu de pratique

Pour obtenir l'image ci-dessus, générée à partir d'une photo numérique, j'ai commencé par désaturer les couleurs dans GIMP, avant de détruire la netteté du cliché en usant de plusieurs calques de flou superposés avec des niveaux de transparences différents (menu filtres > flou > flou gaussien, activer l'aperçu). On peut, si on le désire, augmenter l'effet de profondeur en accentuant le flou dans les lointains. Le but étant d'aboutir à un équilibre entre perte d'informations et mise en évidence des structures sous-jacentes de la composition. On arrive, par tâtonnements, à fixer un point de bascule au-delà duquel cette perte est compensée par une lisibilité accrue de l'organisation des masses ombres/lumières. J'ai ensuite appliqué une texture "papier" à l'aide d'un nouveau calque avec mode de fusion "éclaircir". Puis j'ai terminé à l'aide de masques en jouant sur l'équilibre et l'écart des contrastes. Le processus est un peu identique pour l'image suivante. Sauf qu'il ne s'agit pas d'une texture graphique, mais de la superposition de plusieurs (3) calques de "bruit' (menu filtres > bruit > add film grain, on peut conserver les réglages par défaut), sans effets de fusion. En revanche, l'ajout du flou et minimal en comparaison de la version précédente, et le contraste s'affaiblit en accord avec la profondeur de champs.

Sous-bois avec effet pictural grain,GIMP/Aneartiste.comGIMP/Aneartiste.com

« Ce qui ne s'apprend pas, je vais vous le dire : c'est le sentiment de la lumière, c'est l'application artistique des effets produits. »
—Félix Nadar


Application d'un effet crayonné

Pour obtenir le dernier effet, il suffit de crayonner à la main la surface d'une feuille de papier A4 et d'en récupérer le scan dans GIMP. Le calque est appliqué sur la photo, après désaturation et diminution des contrastes, avec un mode de fusion "différence". Le résultat obtenu est copié "comme nouveau calque", puis converti (menu couleur > inverser). L'archive (18,72 MB), contenant l'ensemble des images présentées en exemples, la photographie originale et les calques utilisés peut-être téléchargée à partir de ce lien. À destination de celles et ceux qui désireraient approfondir la question, je recommande le pdf disponible sur Open Edition, le pictorialisme : Une photographie dégénérée ?

Sous-bois avec effet pictural crayonné,GIMP/Aneartiste.comGIMP/Aneartiste.com

« La question qu'est ce qui est beau, et pourquoi ?, ne peut être résolue que par celui qui se l'est posée bien souvent. »
—John Burnet



publié le 03/03/2022, à 19h45 par Frédéric Schäfer