ESTHÉTIQUE
SIMPLICITÉ
EFFICACITÉ

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Interfaces web : 15 ans de platitude

La révolution bidon du Flat design

En 2013, alors que le "Flat design" gagnait en popularité, Kevin Goldman publiait un texte intitulé Material Honesty on the Web. L'article prétendait, avec des revendications débordantes de suffisance, poser les bases d'une nouvelle ère créative dans la continuité des innovations graphiques du Bauhaus. Pour résumer le fond du propos, la théorie établissait la prédominance du code pur sur l'invention graphique et affirmait que toute tentative de renversement de ce nouveau paradigme relèverait immanquablement de la malhonnêteté. Ce manifeste agressif illustre à merveille le travail de sape déployé sans relâche par tous les idiots utiles du technolibéralisme radical. Fallacieuse, faussement hérité du design industriel né à Weimar en 1919, elle imposera dans le domaine du webdesign des pratiques aux antipodes de ses inspirateurs auto-revendiqués. Cette dérive nous a brutalement mené à la rupture définitive entre sens et fonctionnalité. La volonté de limiter l'exubérance baroque des sites internet première manière pour promouvoir un écosystème numérique plus léger était en soi défendable, les motivations et la manière de procéder ne l'étaient pas. Preuve en est : le premier point de bascule technologique (flat design, media queries, image retina) entraineront entre 2012 et 2015 un doublement du poids des pages web. Lorsqu'elle parait, la rationalisation se présente toujours comme un mode de discernement pratique. L'optimisation se veut utilitaire, elle est en réalité conduite par l'impératif économique et soumise à une irrépressible pulsion de contrôle. Viendront alors les dark pattern et le design addictif.

webp Organigramme UI-design,Organigramme UI/Vecteezy [Emojoez]Organigramme UI/Vecteezy [Emojoez]

« Dans les années à venir, un fossé se creusera entre les webdesigners qui choisissent d'intégrer le travail complexe nécessaire à une approche authentique et ceux qui ne le font pas. »
—Kevin Goldman


Lorsque normalisation rime avec uniformisation

La caractéristique première d'un bon site web pour les agences communicantes ? Transformer une simple visite en véritable opportunité financière. Il s'agit d'accompagner sans heurts les pulsions de l’utilisateur, devancer ses désirs, annihiler toute réflexion, concrétiser le plus rapidement possible le geste d'achat. Le taux de conversion signe l'efficacité du dispositif. Afin d'uniformiser les sources de données et de faciliter les prédictions comportementales des utilisateurs, les frameworks standardisés (bootstrap, React, Next.js, Nuxt, Svelte) se sont multipliés et sont devenus incontournables. L'un deux, Bootstrap est utilisé dans le monde entier et dans tous les secteurs d'activité. Ces systèmes regroupent tous les éléments graphiques réutilisables (style CSS, composants javascript, boutons, formulaires, cartes, etc.) dans une bibliothèque centralisée prête à l'emploi. Chaque composant est défini avec ses propriétés visuelles et ses règles d’utilisation. L'arrivée des Single Page Applications a déplacé le rendu côté client. Cette approche modulaire permet de construire rapidement de nouvelles pages personnalisées tout en maintenant une cohérence dans le comportement des éléments interactifs, mais la fonctionnalité se fait au prix de fichiers volumineux, entraînant des temps de chargement plus longs. Un fichier image de 50 Ko se télécharge et s'affiche. Un fichier JavaScript de 50 Ko se télécharge, se parse, se compile et s'exécute. L'impact sur le CPU et le temps de rendu du contenu principal d'une page (Largest Contentful Paint) est disproportionné par rapport au poids brut.

webp Monotonie,Monotonie/PixabayMonotonie/Pixabay

« La standardisation des ordinateurs réels serait un désastre - donc ça n'arrivera probablement pas. »
—Alan Jay Perlis


Une définition de la médiocrité

Lancez n’importe quel navigateur et ouvrez une dizaine de sites en parallèle. Une familiarité troublante se dégage : même disposition des blancs, même style de polices de caractère, même répartition des blocs. Pourquoi ? Parce qu'obsédé par la data le web a finalement convergé vers une esthétique unique. Les sites modernes sont construits avec un œil rivé sur les statistiques. Cette quête du design optimisé pour la croissance, à force de reproduire ce qui marche, étouffe l’originalité. Le résultat ? Une monoculture numérique façonnée par les chiffres, en place de l’imagination. Il faudrait oser déranger les visiteurs, bousculer leurs habitudes, créer une singularité susceptible de déstabiliser momentanément les réflexes acquis. peut-être faut-il choquer pour être remarquable ? Il s'agit clairement d'un risque que la majorité des concepteurs de site web ne sont pas prêts à prendre, soit parce qu'ils en ont peur, soit parce que, prisonniers d'une vision dominée par la technique, ils n'ont pas appris à se servir de leur imagination. Pour renouveler le paysage, il faudrait mettre un bon coup de pied dans cette fourmilière. Les internautes cesseraient d'apparaitre comme des consommateurs décérébrés, et l'on amorcerait sans doute une vraie révolution, aussi bien mentale que sociale. Figé par un cadre technologique doté de règles définitives, chacun fait ce que tout le monde fait. Tout le monde a entendu dire que la croissance exponentielle du poids des pages web était problématique. Le poids idéal d'une page serait de 500 ko. La plupart des agences SEO recommandent moins de 1 Mo. La moyenne tourne pourtant autour de 2,5 Mo... Se démarquer, c'est se mettre hors-jeu. Mais ce jeu en vaut-il la peine ?

webp Uniformité,Uniformité/PixabayUniformité/Pixabay

« Là où toute poésie a disparu du langage, les imaginations s'éteignent, les esprits s'appauvrissent, la routine et la servilité s'emparent des âmes et les disposent à la torpeur et à la mort. »
—Élisée Reclus


Avidité et boulimie

Il est possible de faire autrement, mais s'en donner les moyens demande du temps. Exemple : le .webp peut dans certain cas réduire la taille d'une image de 30%, mais d'autre méthode existe comme le dithering. Autre exemple : un bandeau de consentement cookies prêt à insérer pèse entre 50 et 150 Ko, alors qu'un dispositif minimal codé sur 10 lignes sans bibliothèque jQuery peut tenir dans moins de 0,5 ko. Une utilisation raisonnée du javascript, ponctuellement couplé aux nouveaux formats d'image, permettrait de créer des visuels singuliers. La créativité demande un effort… C'est l'inverse qui se produit : les consent banners (RGPD), les scripts analytics, les widgets de chat, les A/B testing tools (outil permettant de tester plusieurs versions d’une page pour déterminer la plus performante) et les third-party tags (publicités annexes) se sont empilés. Un module Google Analytics : 50-80 Ko ; un Widget de chat : 100-300 Ko ; un module A/B testing : 50-100 Ko… La quantité de JavaScript nécessaire pour faire fonctionner une page a décuplé et les bundlers de 500 Ko+ sont devenus courants. Le JavaScript a dépassé les images en nombre de requêtes. Le pire est à venir : Les contenus générés par IA générative sont plus longs et plus détaillés. Les chatbots embarqués ajoutent leurs propres scripts (souvent 200-500 Ko). Sans compter la disparition des .gif animés et la généralisation des backgrounds vidéo. Les micro-interactions, animations CSS avancées, composants interactifs (configurateurs, comparateurs) ajoutent des couches de code supplémentaire. La créativité est incompatible avec la soif de contrôle. La surenchère prévisionnelle ne laisse aucune place à l'inattendu.

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« Le moment est venu de se rendre à l'évidence. Le capital a réalisé son rêve jusqu'alors inconcevable d'un imaginaire où tout s'achète. »
—Annie Le Brun


Le double "je" de la créativité

Selon Steve Jobs : « La créativité, c'est juste connecter des choses. Une personne géniale n'est pas quelqu'un qui n'a pas de sources — qui dérive tout de lui-même — c'est quelqu'un qui rend les sources sans importance. » Steve Jobs considérait qu'il n'avait pas besoin de créditer les autres en s'appropriant leurs idées, simplement parce qu'il les avait assemblées d'une façon unique. Toute la question est de savoir si créer c'est partager l'idée ou la concrétiser. En réalité, il y a deux approches concomitantes dans le processus créatif. L'idée première, singulière, fruit d'une sorte de conscience poétique du monde, n’a pas de forme, de visibilité, ni d’existence physique. Le créateur ouvre une béance entre l'intuition rêvée et le monde existant. Et dans cet espace intermédiaire, il tentera de donner corps, ou sens, ou intelligence, à des émotions, afin de les dompter ou de les comprendre. Il lui faudra extraire ce que nul autre ne peut imaginer. Le créateur est double, il évolue entre deux perceptions incompatibles qu'il tente de relier entre elles. Inventer du nouveau, c'est entrevoir d'autres mondes, se délivrer des fausses évidences, abattre des certitudes, quitte à renverser l'existant. La charge subversive est inhérente à la démarche créative elle-même. L'industrie culturelle de son côté met tout en place pour empêcher le surgissement d'autres horizons. La volonté de l'industrie est d'occuper cet espace intermédiaire dès qu'il apparait, pour le clore, le refermer, avant qu'il ne devienne subversif. Steve Jobs faisait cela, avec des brevets.

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« On attend des artistes, à ce qu'il me semble, qu'ils fassent éclater ce système médiateur, si simplificateur, si appauvrissant. Qu'ils déchirent cette trame de notions et formes reçues dans laquelle nous nous trouvons parqués, et dont nous sentons bien qu'elle est, en même temps qu'un aspect de médiation, une taie qui nous aveugle. »
—Jean Dubuffet


« Less is more »

Ces trois mots sont extraits d'un texte de Robert Browning sous-titré "Le peintre infaillible". La fameuse phrase popularisée par l'architecte Ludwig Mies van der Rohe a été détournée et volontairement vidée de sa signification première par les adeptes d'une vision purement utilitariste. Dans ce poème, le peintre, aux prises avec sa création, ne cherche pas à abréger ou à réduire. Il parle d'une tout autre chose : « Je peux faire avec mon crayon ce que je sais, ce que je vois, ce que je désire du fond du cœur, si jamais je le désire profondément […] les motivations viennent de l'âme elle-même ; le reste est vain. » C'est de ce "reste" que l'artiste tente de se défaire. Il ne s'agit pas de simplifier, mais de s'approcher au plus près de la vérité en écartant les multiples voiles de l'illusion. « … moins c'est plus, [il y a] une lumière divine plus authentique […] que celle qui inspire ma main d'artisan, basse et directe. » Il va de soi que cette quête d'authenticité n'a absolument rien à voir avec l'optimisation marchande des interfaces web. Il y a donc un choix à faire, un choix crucial. Parce que derrière l'engagement de convivialité et de liberté affichée, il y a une promesse ontologique (qui touche à l'être en tant que tel). Or si tout est optimisé, c'est-à-dire utilisé volontairement et consciemment, si toutes les décisions sont déjà prises, dans quelle espace restant disposer les choses involontaires et les songes, celles qui prennent du temps et qui permettent l'éclosion des intuitions créatives ? De toute évidence, cette absence d'alternative est vouée à justifier d'une façon logique ce qui ne l'est sans doute pas.

publié le 01/05/2026, à 018h29 par Frédéric Schäfer

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