Flat design : où est la sortie ?
Les dessous d'une agonie interminable
Le material design exhibé par Google sur ses applications lors du passage à Android Lolipop il y a 12 ans, avait déjà été présenté comme une alternative définitive à son prédécesseur. Cependant, comme beaucoup l'avaient souligné la fin déclarée du flat design était exagérée puisque le material design n'était rien d'autre que du flat design amélioré. Depuis 2012, le rituel s'est répété avec une constance assez divertissante. La mort du design plat étant régulièrement annoncée, et les variantes successives, immanquablement annoncées comme audacieuses et disruptives n'ont jamais érodé les fondements structurels du modèle initial : semi-flat design en 2016, neumorphisme en 2020, glassmorphisme en 2021, claymorphisme en 2022, visual design en 2023… On est même en droit de se demander quelle est l'utilité concrète de ces raffinements esthétiques successifs. Ces tendances éphémères ne transforment, ni ne résolvent rien de fondamental. Ce ne sont que des modes superficielles imposées par effet de masse pour éviter l'ennui.
Grafic skull/Pixabay« Affirmer qu'une grille est contraignante revient à dire que le langage ou la typographie sont contraignants. Il nous appartient d'utiliser ces médias de manière critique ou passive. »
—Ellen Lupton
Les conditions de la créativité
À proprement parler, l'avènement du flat design n'était pas une révolution. Depuis les débuts du web les trois langages de programmation utilisés pour construire des pages web étaient en constante évolution. Le développement des feuilles de styles en cascade (CSS3) commence dès 1999. Les graphistes ne faisaient que mettre en œuvre dans leurs visuels les nouvelles implémentations du système au fil de leurs apparitions. La mise au point du CSS4 en 2010, en instituant la séparation entre la structure de la page et sa présentation prépare la voie du flat design. La construction basée sur des boites et la notion de flux CSS existe déjà. Les boites peuvent être déplacées par rapport à leur position par défaut dans le flux, ou avoir un comportement particulier dans celui-ci (permettre un rendu en colonnes adjacentes, se superposer aux boîtes voisines, ou être masquées par exemple). La généralisation des smartphones accélère la transition entre un webdesign exubérant hérité des interfaces baroques du flash et dopé aux multiples possibilités du html5. Le besoin de frugalité graphique nécessité par des écrans de moindre capacité va mettre à nu l'armature cachée du webdesign. Dans ce sens, on peut dire que le flat design est le fondement même du design. De la même façon que les fondations d'un édifice détermine sa structure, l'organisation interne des interfaces influe sur leurs apparences. Le flat design n'est pas un choix, il est la structure même du design des interfaces, on ne peut ni le remplacer, ni le supprimer. La question fondamentale est de savoir comment l'utiliser et dans quel but.
Diamond House (détail)/John Hejduk« Je ne fais aucune distinction. Un poème est un poème. Un bâtiment est un bâtiment. L’architecture est l’architecture. La musique est la musique. Je veux dire, tout est structure. C’est la structure. »
—John Hejduk
De la conception centrée sur l'utilisateur à l'UX Design
Le sabotage de l'écosystème créatif a débuté dès la prise de pouvoir agressive et mercantile de l'UX Design sur le processus imaginatif des graphistes. La mise au point d'une interface originale est un procédé complexe composé d'essais innovants, de tests d'utilisations multiples, de retours utilisateur, de corrections et d'adaptations, et essentiellement de choix conscients concernant le résultat final. Les impératifs sont l'attrait visuel, la clarté du discours, l'ergonomie et l'accessibilité. La décision concernant les deux premiers points appartient à l'émetteur, les deux suivants sont une promesse adressée à l'utilisateur. C'est l'unique base de la conception centrée sur l'utilisateur (UCD), dont la finalité se concrétise avec l'UI Design : l'obtention d'une interface intuitive et cohérente. Les pages internet objectivement consacrées au sujet regorgent de préconisations inspirantes et de recommandations éclairées sur la clarté des interfaces et la logique de leurs architectures. Mais alors que l'UI est lié au processus de conception du médium, l'UX Design (expérience utilisateur) examine spécifiquement les interactions des utilisateurs et le décryptage des intentions d'achat en s'appuyant sur un contrôle continu radical et asphyxiant. On atteint inévitablement le point critique avec un des mantras de l'UX design : « C’est l’expérience qui doit être mémorable, non l’interface. » Si ôter la question de l'identité du site de l'équation émetteur/récepteur inquiète, on atteindra l'absurde avec l'intervention perturbante des Product Managers signant la quasi-disparition de l'utilisateur, ou tout au moins celle de son libre arbitre… Rarement le système marchand devenu omniprésent sur les plateformes aura atteint un tel niveau de cynisme.
Détournement/I.S.« On ne forme pas impunément des générations en leur enseignant des erreurs qui réussissent. »
—Jean-Paul Sartre
Être créatif c'est prendre des risques
Si la conception de sites web n'est plus que prétexte au placement de produits, alors finalement tous les sites se valent. L'Internet n'est plus qu'une interminable galerie marchande dont il faut à tout prix occuper les premières places. Et il n'y a plus qu'à attendre impatiemment l'avènement du "NoUI" (Zéro UI). À une époque encore récemment obsédée par la notion d'engagement continu, il importe de revenir à la racine du concept. Le mot "engagement" vient du vieux français "engager", qui signifie "lier par promesse". Dans le vocabulaire artistique, il implique la nécessité pour l'artiste de prendre position et s'accompagne aussi d'un risque ; il exige une action. Agir en art, c'est questionner, provoquer un suspens, une syncope afin d'initier le mécanisme d'une réflexion collective. Lorsque l'engagement devient une posture, il se vide de toute charge critique pour devenir inoffensif. La fausse authenticité de l'UX Design imite l'éthique sans l'assumer. C'est une tromperie. Seule une réflexion critique permet au design d'éviter de devenir un simple reflet du commerce. Au lieu d'une question ouverte, on trouve une réponse toute faite. L'art perd son pouvoir transformateur et se transforme en propagande lorsqu'il est réduit à un message dépourvu de tension visuelle et de profondeur. Or, le design n'est pas censé nous maintenir dans une consommation sans fin. Il doit interroger sur les conséquences de nos choix et de nos actes. Le design n’est pas là pour se fondre dans le décor ou anticiper servilement nos désirs. Son rôle noble est de les faire éclore afin d'initier des projets durables.
Dada Soirée/Kurt Schwitters« La créativité […] naît d'une méfiance intrinsèque envers les règles. Et c'est peut-être ce qui la caractérise. Il y a presque une forme de rébellion en elle. »
—Paula Scher
Construire des mondes
Il faut rappeler qu'à l'origine, le Bauhaus (dont le flat design réclame si fort l'héritage) n’est pas qu’une école ; c’était aussi un projet humain qui cherche à démocratiser l’art et à intégrer la beauté dans le quotidien hors de tout élitisme social. Qu’il s’agisse de réduire l’impact environnemental de nos créations, de repenser nos espaces urbains ou de promouvoir un monde plus équitable, l’esprit du Bauhaus reste fortement actuel. Ses principes de collaboration, de simplicité et de fonction transcendent les époques, prouvant que le design artistique est une force agissante capable de transformer la société. « La création artistique, par l'originalité décapante des formes qu'elle expérimente et par l'expérience perturbatrice qu'elle provoque, peut encore faire résonner, ici et maintenant, l'urgent désir de l'émancipation » [Jean-Marc Lachaud]. Dès la fin des années 1960, le sociologue Herbert Simoni définissait le design comme la volonté humaine de « convertir des situations existantes en situations souhaitées ». La question du monde que l'on contribue à faire advenir doit être posée pour chaque décision prise, parce que derrière chacune d'elle, il y a une histoire, un environnement, des personnes et des futurs irréversibles. Comme le disait John Hejduk « Il ne s’agit pas seulement de construire en soi, il s’agit de construire des mondes. » L'art a donc à voir avec un mode de vérité plus profond et plus originel que celui élaboré par la raison technicienne. Là où le rapport technique à la matière fait disparaître celle-ci au profit de ce qui peut en être maîtrisé, l'art réintroduit la vie.
Marc Pantanella/Guy Levis Mano« Nous sommes tellement obsédés par Internet et la technologie que nous en oublions le message […] nous devons aller au-delà du "comment" pour reconsidérer le "quoi" et le "pourquoi". »
—Neville Brody
La place de la raison technicienne
Il importe donc de remettre la raison technicienne à sa place, parce que lorsque la technologie a le dernier mot, elle n'est plus un outil. Elle devient l'horizon unique de tout ce qui arrive et elle efface l'humain du paysage. Celui-ci préférera toujours l’authenticité d’un défaut à la perfection déshumanisée d’un algorithme sans âme. Un designer, c'est quelqu'un qui met en forme un langage visuel pour communiquer une intention. Que l'on traite de l’usage, ou du taux de conversion, ces deux-là n’ont jamais eu vocation à dicter la forme de manière absolue. À force de traquer la moindre aspérité, de vouloir lisser chaque friction, nous sommes en train de perdre ce qui fait notre humanité : l'inattendu, la coïncidence singulière, le hasard objectif. Le design, lorsqu'il n'est pas piloté par les algorithmes, naît de cette tension naturelle entre l’usage et l’intention. C'est dans ce contexte qu'il trouve toute sa vitalité et sa signification, qu'il est capable de transmettre des messages complexes avec un minimum de ressources. Sans ce risque, l'art se réduit à une simple infographie. Et le silence est préférable. Car le silence, au moins, ne ment pas.