Midjourney in Twilight
Le crépuscule de l'IA
J'avais rédigé en septembre 2022, une chronique assez dithyrambique à propos de l'IA-artiste Midjourney. Un peu plus de deux ans plus tard, le bilan global est diamétralement opposé à ce que j'avais entrevu à l'époque. L'algorithme créatif consistant à fusionner sans discernement de multiples influences tout en essayant de niveler les rendus pour en homogénéiser le résultat s'avère un fiasco absolu. Tout ce qui sort des entrailles électroniques de Midjourney est désormais devenu uniformément plat, vide, et d'une laideur fondamentalement insupportable à qui sait encore regarder les choses avec des yeux habités d'une âme. Ce qui est essentiellement repoussant, c'est l'absence d'intérêt absolu que l'intelligence artificielle porte sur les sujets qu'elle représente, jamais auparavant la vacuité inhérente au machinisme n'avait été visibilisée à un tel degré d'évidence. L'IA dessine les êtres vivants, les robots ou les petits pois en boites avec la même application indigente. Rien ne surnage dans ce nivellement implacable.
Détail/MidJourney« La fonction capitale de l’homme médiocre est la patience imitative ; celle de l’homme supérieur est l’imagination créatrice. »
—José Ingenieros
Une confusion généralisée
Les raisons de ce désastre sont simples : l'IA est une simulatrice. Elle est capable de manipuler un gigantesque matériel graphique, mais elle est incapable de comprendre ce qu'elle dessine. En revanche, l’intelligence humaine n’est pas une simple accumulation de corrélations statistiques ; elle repose sur des processus cognitifs profonds et sur une capacité innée à saisir des idées abstraites. Ce qui restera toujours hors de portée de l’IA, puisque ces concepts philosophiques ne dépendent aucunement d'une quelconque puissance de calcul. Il y a même fort à parier que dans le cadre d'une logique purement machiniste, les notions de bonheur, d'harmonie, de partage ou d'amour soient réduites à une expertise purement comptable. Mais surtout, l'un des écueils majeurs qui empêche la pensée algorithmique de dépasser l'humain dans ce domaine, est qu'elle a inversé le principe de la démarche créative. L'intelligence humaine est, selon les mots de Wilhelm von Humboldt, capable de faire « un usage infini de moyens finis ». L'IA ne dispose pas de moyens, elle est intrinsèquement "Le" moyen, et ses "outils" ne sont que les big data qu'elle brasse aveuglément. En opposition avec la démarche humaniste, qui est capable d'explorer l'infinité des possibles, l'IA s'est programmé elle-même pour faire « un usage fini de données infinies ». Les variations pléthoriques qu'elle génère n'ouvrent aucune porte, ne provoque aucune surprise, n'inspire aucun rêve. L'humain CRÉE en affrontant sa propre incomplétude et ignore le but de sa quête. L'IA se conçoit comme un système logique fermé et poursuit un but unique sans échappée possible.
Détail/MidJourney« Imaginer la perfection ne fait que révéler sa propre vacuité. »
—George Orwell
Délire et perfection
Je ne peux m'empêcher, à la vue de l'image qui précède, de penser à ce passage de Solaris, écrit par Stanislas Lem : « Harey me rejoignit ; elle s'assit par terre, à sa manière accoutumée, les jambes repliées et, d'un autre mouvement familier, elle rejeta ses cheveux en arrière. Je ne m'abusais plus, ce n'était pas elle ; pourtant je la reconnaissais à ses moindres habitudes. L'horreur me nouait la gorge. Et le plus affreux, c'était que je devais ruser, faire semblant de la prendre pour Harey, alors qu'elle-même, de bonne foi, croyait être Harey — j'en avais la certitude, si aucune certitude pouvait encore subsister ! » Un peu plus loin dans le livre, Kris souhaite lui faire enfiler une combinaison pour quitter la station spatiale. « Pour enfiler ça, il faudra enlever ta robe. — Une combinaison… pourquoi ? Elle essaya de retirer sa robe, mais un fait bizarre se révéla : l'impossibilité de dégrafer une robe dépourvue d'agrafes ! Les boutons du corsage n'étaient que des ornements. Il manquait une fermeture quelconque, à glissière ou autre. Harey souriait, embarassée. »
…
Faire du faux, mais de manière perfectionniste, tel pourrait être l'adage de la machine. Le résultat porte un nom : simulacre. C'est l'inversion par effet miroir du réel avec son imitation. « Le simulacre n'est jamais ce qui cache la vérité – c'est la vérité qui cache qu'il n'y en a pas. Le simulacre est vrai. » D'après Jean Baudrillard, le réel ne s’efface pas au profit de l’imaginaire, il s’efface au profit de plus réel que lui : l’hyperréel. Sensément plus vrai que le vrai : telle est la simulation. Il y a toujours une faille, une erreur inattendue, presque indiscernable. Pourtant, ce bref éclair de vérité ne dévoile plus l'exception d'une triche, mais la permanence d'un univers où la simulation est en passe de remplacer la source originelle. Le mensonge se donne pour vrai. Cette surcouche virtuelle s'immisce entre nous et le monde, comme un isolant. Quelque chose est retranché. Face au simulacre, l'émotion profonde initialement née de la confrontation au réel se transforme en sidération, un simple frisson tactile. C'est ainsi que le sens se perd.
Détail/MidJourney« On avale sans digérer, jusqu’à l’indigestion mentale : on ignore que l’homme ne vit pas de ce qu’il engloutit, mais de ce qu’il assimile. »
—José Ingenieros
Une bouillie indigeste
L'intelligence artificielle fonctionne théoriquement par imitation (mimesis opératoire). Mais pour interagir avec le robot, il est de plus en plus attendu que l'individu se comporte de manière prévisible et standardisée. Il y a potentiellement un devenir "robot" de l'être humain conditionné par la machine. Ceux qui utilisent Midjourney doivent assimiler ses procédures, et deviner les attentes de ses algorithmes. Il n'y a jamais d'erreurs, il n'y a que des dizaines de milliards de voies sans issues insufflant l'illusion d'une capacité créatrice illimitée. Dans ce labyrinthe clos, les résultats sont prévisiblement identiques, refaire ce qui a déjà été fait par d'autres semble désirable, les imaginations se dessèchent et meurent. L'IA, au plein cœur du phénomène, touille sans fin ce brouet infâme, vidant les âmes de tous leurs rêves cachés.