Fact-checking or not fact-checking
Un revirement symbolique
Le 7 janvier dernier, Mark Zuckerberg revendiquait une série de modifications sur la politique de gestion des contenus jugés problématiques sur Facebook et Instagram : ces changements vont notamment porter sur l'arrêt du partenariat de fact-checking établi, depuis près de dix ans, avec certains médias du monde entier afin de lutter contre la désinformation.
Fakebook/Stable Diffusion« Le mensonge et la crédulité s'accouplent et engendrent l'opinion. »
—Paul Valery
Cet abandon concrétise un retournement complet des objectifs de la plateforme en matière de modération. Mais comme le soulignait le journal Le Monde, la portée de ce programme avait toujours été relativement limitée. Seule une infime minorité de la masse de messages publiés sur les plateformes de Meta faisait l’objet d’une vérification et les avertissements de vérification n’apparaissaient souvent que plusieurs heures/jours après la publication initiale ; Trop tard, globalement, puisque selon plusieurs études, contrairement à ce qui aurait pu être attendu ou espéré, les "vraies" informations ne chassent pas les fausses. Les fake news sont virales, elles visent le sensationnel, ne stimulent pas la réflexion, choquent et engendrent des émotions nous poussant à les partager spontanément. Pour cette raison, elles ont un potentiel de propagation beaucoup plus important que les informations vérifiées qui sont généralement peu extraordinaires.
Le problème se situe en amont. C'est la gestion consumériste de la connaissance qui est en cause. À ce sujet, le philosophe espagnol Carlos Javier Blanco dénonce : « La connaissance est réduite au triste statut "d’épiphénomène mental". Ce qui était autrefois un savoir, produit par des hommes qui ont usé leurs neurones, brûlé leurs cils, volé leurs heures de sommeil et de loisir, est aujourd’hui aspiré par les pompes du Capital et transformé en force d’exploitation. » Le but des réseaux dits "sociaux" n'est pas de favoriser le libre partage des connaissances, mais de monétiser l'échange de l'information massive. Peu importe son contenu. La vénalité de ces objectifs est incapable de résister aux injonctions perverses de la puissance totalitaire. Quoiqu'interrogé sur les changements de politique de Meta, Trump ait admis que Zuckerberg avait probablement été influencé par ses menaces d'emprisonner le PDG de la technologie, il s'agit clairement d'une alliance par affinité. À la clé, des outils d'influence et de contrôle numérique communs, des gains financiers pour les premiers, des gains politiques pour le second.
FakeX/Stable Diffusion« Un mensonge ne peut jamais être effacé. Même la vérité n'y suffit pas. »
—Paul Auster
Le divertissement comme servitude
La prolifération des fake news n'est finalement que l'épiphénomène d'un système mercantile aux objectifs éthiques inexistants. Dans ce macrocosme déstructuré, l’information intelligente est noyée dans un flot continu d’absurdités. C'est l'accumulation incontrôlée de cette boue informationnelle qui a présidé aux déviations opportunistes des manipulateurs d'opinion. La servitude aux divertissements, qui s’est transformée en addiction, favorise la polarisation des comportements. Ces évolutions redéfinissent nos sociétés. Comme le rappelle Jacques de Gerlache, « La perte de contact avec la réalité tangible et la pression consumériste exacerbée, entre autres, provoquent des mutations culturelles sans précédent » : altération des moyens d’accès aux connaissances, privilège donné aux opinions personnelles, égocentrisme narcissique stimulé par les pratiques commerciales. De Carlos X Blanco toujours : « Aujourd’hui, le turbo-capitalisme s’emploie à creuser un fossé large et infranchissable entre la super-élite mondiale et une vaste masse non qualifiée, qui ne recevra même pas une formation élémentaire pour pouvoir utiliser (valoriser) sa force de travail. La masse sera socialisée par des appareils mobiles et toute une pléthore de dispositifs de contrôle bio-cybernétique. [...] L’humanité sera réduite à un « parc » de loisirs, avec des entités zoologiques humaines, mais déshumanisées et numériquement dépendantes de l’enchevêtrement des fournisseurs d’applications. »
Caricature/Ann Telnaes« Celui qui a l'habitude du mensonge, a aussi celle du parjure. »
—Ciceron
La connaissance n'est pas une accumulation de données
C’est ainsi que se bâtissent les dystopies totalitaires. Quant aux menaces ouvertes sont renvoyées les cadeaux somptueux et les éloges publics, quant aux marchandages autoritaires répondent les flagorneries de milliardaires imbus d'eux-mêmes, un certain type de langage politique, qui paraissait impossible ou inaudible auparavant, a subitement « voix ouverte » grâce à des relais gracieux et décomplexés. Ce discours toxique qui infuse profondément notre société se développe à l'aide d'une langue pauvre et sans nuances, mais vise à donner l'illusion d'un raisonnement intellectuel. Il agit par accumulation confuse de considérations contradictoires, spectaculaires, violentes, imposées à grand renfort de vocabulaire superlatif, de manière à provoquer la sidération, brouillant encore plus la frontière déjà tenue entre réalité et fiction et accentuant ce mélange des genres entre informations vérifiées et rumeurs. Cette stratégie va de pair avec une détestation du savoir, des artistes, de la presse, comme l’énonce régulièrement Donald Trump ; un savoir, qui a toujours été l’ennemi des dictatures, en tout cas du pouvoir. Pour les pontes de la Tech — qui déclarent que l'IA a déjà épuisé tout le champ de la connaissance humaine ; qui attendent impatiemment l'émergence de l'IA Globale — le débat est clos : la pensée humaniste est devenue obsolète. Dans le monde qu'ils désirent ardemment, entièrement dominé par la technologie, la quête philosophique de la connaissance est une utopie dépassée.